8 juin 2026 Paul

Mobilisation citoyenne et arrêt cardiaque extra-hospitalier

Analyse d'une cohorte nationale 2016 - 2026

En France, l’arrêt cardiaque extra-hospitalier (ACR) tue plus de 50 000 personnes chaque année. Le pronostic est directement corrélé à la précocité des gestes de survie : chaque minute sans réanimation cardio-pulmonaire réduit les chances de survie de 10 %. Face à ce défi, les dispositifs de mobilisation de citoyens sauveteurs se sont développés depuis une décennie, portés par la conviction que le premier maillon de la chaîne de survie ne peut être qu’humain et de proximité.

10 ans de données. 99 347 alertes. Ce que les chiffres nous disent sur l’arrêt cardiaque.

Cet article propose une analyse synthétique des données collectées sur la période 2016 – 2026 au sein du réseau Staying Alive, représentant près de 100 000 alertes déclenchées sur le territoire national, soit l’une des cohortes les plus larges documentées en Europe sur ce sujet.

Nous vous partageons ici les enseignements clés.

1. Une dynamique de déploiement soutenue

Le premier enseignement de cette période est la croissance continue du volume d’activité. Le nombre d’alertes annuelles est passé de 9 085 en 2021 à 20 612 en 2025, soit une progression de +127 % en quatre ans. Cette trajectoire témoigne d’une intégration progressive du dispositif dans les protocoles opérationnels des services de secours partenaires, et d’une extension géographique notable du réseau.

Parallèlement, le nombre de citoyens sauveteurs mobilisés par alerte a plus que doublé, passant de 2,4 à 6,2 engagements en moyenne, reflétant une densification du maillage territorial. En 2025, ce sont ainsi 127 377 mobilisations individuelles qui ont été enregistrées sur une année, contre 21 783 en 2021 – soit une multiplication par 5,8 en cinq ans.

Ces chiffres attestent d’une montée en charge réelle du dispositif, rendue possible par l’augmentation de la base de citoyens inscrits et par l’élargissement du périmètre de déclenchement.

2. L’indicateur central : la présence effective sur site

Au-delà du volume d’alertes, l’indicateur opérationnellement décisif reste la présence physique d’un citoyen sauveteur auprès de la victime avant l’arrivée des secours professionnels. C’est cet indicateur, et non la simple mobilisation, qui conditionne l’impact sur la survie.

Sur ce point, les données révèlent une rupture significative à partir de 2025. Le nombre de présences sur site est passé de 2 297 en 2024 à 4 956 en 2025, soit une progression de +116 % en un an, alors même que le volume d’alertes n’augmentait que de +6 %. Le taux de réponse positive par alerte est ainsi passé de 11,8 % à 24 % entre 2024 et 2025, et les premiers mois de 2026 confirment cette dynamique avec un taux atteignant 45 % depuis le début de l’année 2026.

3. Points de vigilance et limites identifiées

Les bonnes nouvelles ne doivent pas masquer les fragilités structurelles.

Un taux de réponse à 45 % signifie que dans plus d’une intervention sur deux, aucun citoyen sauveteur ne répond. La littérature internationale situe le seuil d’impact populationnel mesurable sur la survie entre 55 et 60 %. Nous n’y sommes pas encore.

Trois zones de vulnérabilité persistent :

La nuit (1h-4h du matin) : taux de réponse à 19 %. Les arrêts cardiaques nocturnes sont rares en volume mais surviennent dans un contexte où les délais d’intervention peuvent être plus longs.

L’été : un écart de 7 points entre janvier (33 %) et juillet (26 %), reproductible chaque année. Sans stratégie spécifique, ce phénomène est structurel.

Les territoires sous-dotés : un écart de plus de 25 points entre les zones les plus performantes (> 40 %) et les moins performantes (< 16 %). Cet écart ne se résorbera pas sans accompagnement différencié.

4. Leviers de succès et facteurs explicatifs de la progression

Plusieurs facteurs semblent expliquer l’inflexion observée à partir de 2025.

La densification du réseau. L’augmentation du nombre de citoyens formés et inscrits dans des zones à forte probabilité d’ACR crée des effets de seuil : au-delà d’un certain maillage, la probabilité qu’un citoyen disponible se trouve à moins de 500 mètres d’un ACR croît non linéairement.

L’optimisation algorithmique. La remontée du taux de réponse positive reflète les améliorations dans la sélection des citoyens alertés : ciblage par disponibilité, localisation en temps réel, historique de réponse. Ces optimisations, constituent un levier méthodologique majeur.

La professionnalisation du suivi. L’introduction de programmes d’accompagnement et de fidélisation des citoyens sauveteurs depuis début 2025 (référents locaux, formation continue, retours d’expérience) participe à la progression de l’engagement effectif.

5. Perspectives et pistes d’amélioration

À l’horizon 2029, l’objectif affiché d’atteindre 1 000 000 de citoyens sauveteurs actifs impose de ne pas se limiter à la croissance volumétrique. Trois axes d’amélioration méritent d’être priorisés :

Réduire la déperdition entre engagement et présence. Une intervention mieux contextualisée pendant le trajet du citoyen (guidage en temps réel, confirmation de la nécessité, coordination avec les secours) peut significativement augmenter le taux de conversion.

Cibler les zones à faible couverture. L’analyse géographique des alertes sans présence permet d’identifier les territoires prioritaires pour le recrutement et la formation de nouveaux citoyens sauveteurs. C’est l’un des enjeux du label Ma Commune a du Cœur qui vise à sensibiliser les collectivités en particulier dans les territoires ruraux.

En parallèle, Staying Alive a initié l’analyse des zones de vulnérabilité dans les territoires et la construction d’un indice. Ce dernier intègre la couverture du territoire par les secours, par un défibrillateur, par un citoyen sauveteur et la densité de population.

ACR - Indice de vulnérabilité
Construction d’un indice de vulnérabilité. Exemple de la Seine et Marne avec à gauche la densité de population et la couverture du territoire par les services de secours (isochrones 8′) et à droite les zones de vulnérabilité en rouge.

Systématiser la mesure de l’impact sur la survie. Les données actuelles renseignent la mobilisation mais pas encore de façon systématique le devenir des victimes. L’articulation avec les registres médico-légaux et les données hospitalières constituerait un pas décisif vers une évaluation en conditions réelles.

6. Le prochain accélérateur : NexSIS 18-112

L’intégration de Staying Alive dans NexSIS 18-112, le nouveau système national de gestion des appels d’urgence des SDIS développé par l’Agence du Numérique de Sécurité Civile, change la donne. Elle permet un déclenchement plus précoce et systématique sur chaque arrêt cardiaque confirmé, sans dépendre de l’initiative de l’opérateur. Les premiers territoires où NexSIS est actif montrent déjà des signaux positifs. À mesure que le déploiement national progressera, cet effet deviendra le principal moteur de croissance du dispositif pour la période 2026-2029.

7. Conclusion

Les données 2016–2026 documentent une montée en charge réelle du dispositif de mobilisation citoyenne de Staying Alive pour l’arrêt cardiaque en France. La progression de +379 % des présences sur site entre 2012 et 2026, et le doublement de ce chiffre entre 2024 et 2025, constituent des signaux encourageants. Ils témoignent qu’au-delà d’un certain seuil de couverture territoriale et de qualité opérationnelle, les systèmes de premier secours citoyen peuvent changer d’échelle.

Mais la trajectoire vers l’objectif de sauver 20 000 vies par an reste exigeante. Elle requiert une approche rigoureuse, fondée sur les données, capable d’identifier les zones de déperdition et d’ajuster continuellement les paramètres opérationnels. C’est à cette condition que la mobilisation citoyenne passera du statut de complément prometteur à celui de pilier reconnu de la chaîne de survie.

En dix ans, le programme a démontré qu’il fonctionne. La question n’est plus là.

Elle est désormais : dans quelles conditions l’impact sur la survie deviendra-t-il mesurable à l’échelle d’une population ? Le franchissement du seuil des 55-60 % de taux de réponse, combinant densité croissante de citoyens sauveteurs actifs et déclenchement universel via NexSIS, est la réponse.

Nous y travaillons.